Le jeu vidéo est une culture

Vendredi 28 août 2026

Un amateur casse le chiffrement d’un « Final Fantasy » pour le sauver de l’oubli

Un archiviste amateur a dépensé plus de 900 dollars et loué 90 serveurs de calcul pour ressusciter un épisode mobile de « Final Fantasy VII » disparu en 2018. Son exploit tombe deux mois après le refus de la Commission européenne de légiférer sur la survie des jeux, au nom de la propriété intellectuelle.

Croquis aux tons bleus d'un téléphone portable à clapet ouvert, entouré d'une chaîne fermée par un cadenas.

Cela commence comme un dédale. « Dirge of Cerberus Lost Episode -Final Fantasy VII- » est l’épisode annexe d’un jeu de tir de 2006 sur PlayStation 2, « Dirge of Cerberus », lui-même dérivé de « Final Fantasy VII » et consacré à Vincent Valentine, le revenant gothique de la saga. Son intrigue se glisse au milieu de celle du jeu console, entre un crash d’hélicoptère et le manoir Shinra, mais elle se vendait à part, sur téléphone mobile, dès 2006 en Amérique du Nord puis en 2007 sur les keitai japonais, où le jeu se téléchargeait épisode par épisode depuis les serveurs de Square Enix. Quand l’éditeur les a débranchés en 2018, l’œuvre a cessé d’exister, sauf dans la mémoire chiffrée de quelques appareils hors d’usage.

Forcer le coffre

En 2024, l’archiviste amateur Yuvi reçoit une copie intégrale du jeu, extraite de sa carte SD par un collectionneur que Naoya Shinota, du groupe de préservation Keitai Wiki, a mis des années à convaincre. Le trésor est là, mais illisible. Chaque fichier est en effet verrouillé par une clé de chiffrement nécessaire à son ouverture. Deux ans de recherches n’y suffiront pas. Yuvi découvre alors la faille de cette serrure à part. Le jeu range ses données dans des archives ZIP, un format dont l’en-tête est toujours identique, si bien qu’il sait à quoi doit ressembler un fichier correctement déverrouillé. Reste à essayer les mouts combinaisons possibles… soit 72 millions de milliards de clés possibles par fichier, pour 16 fichiers. Une carte graphique haut de gamme y passerait sept jours par fichier. Yuvi écrit alors son propre logiciel et loue plus de 90 serveurs de calcul, jusqu’à faire tourner 125 machines qui testent ensemble 5 500 milliards de clés par seconde. Les verrous sautent en 72 heures, pour une facture dépassant les 900 dollars. Le jeu est aujourd’hui jouable par tout le monde.

La loi protège le verrou

Le calendrier donne à l’exploit son vrai relief. Le 16 juin 2026, la Commission européenne répondait aux 1,3 million de signataires de l’initiative « Stop Destroying Videogames » qu’elle ne pouvait pas imposer aux éditeurs de maintenir leurs jeux jouables, la propriété intellectuelle s’y opposant, et renvoyait à un futur code de conduite non contraignant. Le droit que Bruxelles invoque pour ne rien exiger est précisément celui que l’amateur doit forcer pour sauver l’œuvre. Square Enix, de son côté, n’a pas oublié ce qu’il a débranché. Des pans du récit de « Dirge of Cerberus » irriguent déjà la trilogie Remake, et le réalisateur Naoki Hamaguchi veut puiser encore dans ces épisodes annexes pour le troisième volet, « Revelation ». Yuvi, lui, annonce qu’un autre jeu perdu, plus retors encore, attend son tour sur l’établi informatique.

Infos pratiques

Le récit complet du sauvetage est publié par Yuvi sur Medium, en anglais. « Dirge of Cerberus Lost Episode -Final Fantasy VII- », Square Enix, 2006, téléphones mobiles japonais, préservé et jouable depuis août 2026.