Pour ses 250 ans, l’Amérique s’est fait un top culture. Le Washington Post a publié le 15 juillet 2026 une liste de vingt-cinq œuvres, une par décennie. « Moby-Dick », Mickey Mouse, les enregistrements de Robert Johnson et pour la période 1986-1995, le jeu de tir « Doom ».
Pour ses 250 ans, l’Amérique s’est fait un top culture. 25 œuvres, une par décennie, choisies et publiées par le Washington Post en plein été. On y trouve « Moby-Dick », les enregistrements du bluesman Robert Johnson ou la mascotte Mickey Mouse. Et, pour la période 1986-1995, le choix du quotidien s’est porté sur le jeu vidéo « Doom ». Vous avez bien lu, un jeu de tir à la première personne où un marine vide nerveusement son fusil à pompe sur des démons symbolise aux yeux du média une décennie de culture à lui seul. La grande affaire n’est pas que le shooter d’id Software ait devancé « Seinfeld », « Les Simpson » ou le film « Do the Right Thing » de Spike Lee. Mais le fait que personne ne demande à « Doom » de prouver qu’il est une œuvre d’art démontre que le temps a fait son travail. On n’a pas rangé cette décharge d’adrénaline dans un palmarès de jeux vidéo, ni dans une annexe consacrée aux nouveaux médias ou aux nouvelles technologies, mais dans un classement sélectif et global sur la culture.
La diffusion plutôt que la beauté
Les critères, justement. Le Washington Post ne retient pas « Doom » pour sa beauté. Il le retient pour sa diffusion. En décembre 1993, id Software dépose un fichier compressé de 2,39 mégaoctets sur le serveur FTP d’une université du Wisconsin. Il faut s’y reprendre à trois fois, car la foule des joueurs qui attendent sature la machine avant même sa mise en ligne. Les réseaux universitaires cèdent. Le jeu finit installé sur davantage d’ordinateurs que Windows 95 à l’époque, écrit le quotidien. C’est exactement l’argument qui fait entrer Levi’s et Mickey Mouse dans la liste : une chose qui se répand jusqu’à devenir le décor commun. L’influence, pas le goût. Le journal illustre son dossier d’une photographie de 1999 où l’on voit le sénateur Orrin Hatch brandissant une boîte du jeu « Doom II » devant les caméras, en pleine commission sur la violence qu’engendreraient les jeux. 33 ans après le serveur du Wisconsin, l’œuvre instruite devient l’œuvre canonique d’une décennie.
Trois mois plus tôt, en mai dernier, la Bibliothèque du Congrès faisait entrer la bande-son de « Doom » au registre national des enregistrements. Son compositeur, Bobby Prince, est mort en juin, à 81 ans. Et pendant que le journal bâtissait sa liste, id Software sortait l’extension Revelations au milieu d’une vague de licenciements. La canonisation, fût-elle celle d’un jeu vidéo, arrive toujours un peu tard.