Le jeu vidéo est une culture

Vendredi 28 août 2026

Aggro

Définition

Dans les jeux en ligne, désigne le fait pour un joueur d'être la cible prioritaire d'un ou de plusieurs ennemis contrôlés par la machine, et la gestion de cette menace en groupe.

Dessin vert d'un guerrier solitaire à l'épée face à une horde de créatures monstrueuses dominée par un colosse

Avant de peupler les donjons, le mot traînait aux abords des stades anglais de football. « Aggro », contraction argotique d’« aggravation », apparaît dans la presse britannique en 1969, d’abord dans le magazine underground It, pour désigner la violence des bandes de jeunes, skinheads et hooligans en tête. Richard Bartle, cocréateur en 1978 du premier monde virtuel, MUD1, s’en souvient ainsi : c’était l’argot des bagarres entre supporters, le genre de mot qu’on employait pour raconter une soirée agitée devant le stade de Chelsea. Le jeu vidéo n’a donc rien inventé, il a récupéré un mot de tribune pour nommer l’hostilité de ses monstres.

1Née d’une rustine

Le concept, lui, naît d’une rustine. Les MUD, ces donjons multijoueurs en mode texte, savaient qui occupait une pièce, mais pas où chacun s’y tenait. Impossible de rester en retrait pendant un combat. Bartle et Roy Trubshaw, l’étudiant de l’université d’Essex avec qui il avait créé, avaient prévu dans MUD1 un mécanisme de provocation, le « provoking », par lequel un « mob », une créature dirigée par la machine, pouvait se jeter sur un intrus selon son humeur et l’état du joueur. Ce sont les joueurs d’autres MUD qui ont rebaptisé la chose « aggro », avant que BatMUD en 1990 puis DikuMUD en 1991 ne formalisent le système : des commandes de provocation forçant l’ennemi à ne frapper qu’un seul joueur. De cette gestion de la menace est née la célèbre trinité du jeu de rôle en ligne, le tank qui encaisse, le soigneur qui répare, le DPS qui inflige les dégâts.

2Une géométrie de la bagarre

Le passage à la 3D a ensuite donné au mot sa géométrie. Avec Meridian 59 en 1996 apparaît l’« aggro range », le rayon de détection au-delà duquel un ennemi passe à l’attaque, repris par Ultima Online, EverQuest puis World of Warcraft. Et l’usage a dérivé : Bartle note que les joueurs disent aujourd’hui plutôt « threat », la menace, pour l’art de détourner un monstre vers soi, l’aggro se réservant au déclenchement accidentel, quand on franchit ce rayon sans le vouloir. La scène la plus célèbre du genre reste d’ailleurs un aggro raté : Leeroy Jenkins, ce joueur de WoW fonçant seul dans une salle pleine de dragonnets et emportant tout son groupe dans sa chute. Un demi-siècle après les tribunes anglaises, l’aggro raconte toujours la même chose, quelqu’un qui cherche la bagarre et la trouve.